Du côté de l’épaule
Certains, dit-on, passent leur temps à regarder leur nombril. Je n’échappe pas à la règle encore que, présentement, je jette plutôt un œil du côté de mon épaule, la gauche plus précisément. Et j’aime encore plus quand d’autres que moi la regarde, surtout les spécialistes.
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Ce fut la cas cet après-midi, puisque mon épaule, et moi, avions rendez-vous avec le chirurgien : celui qui l’a recueillie, douloureuse, l’a examinée, l’a ouverte pour la consolider avec une prothèse de haute technologie, puis la refermée avec une agrafeuse lui donnant l’aspect haute-couture d’un tatouage fermeture-éclair.
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Pour être honnête, je redoutais ce rendez-vous. Comment allait-elle réagir en se retrouvant face à son nouveau créateur ? D’abord elle s’est prêtée au jeu des photos : une énorme machine lui a tiré un portrait en noir et blanc, en négatif, montrant ses dessous, par devant, par derrière, bref des clichés dignes du rayon X spécial médecine.
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Dans le grand couloir de l’hôpital le chirurgien, un fort bel homme, encore jeune pour sa fonction, à mon avis aimant la bonne chair, l’attendait. Voyant dans ma main libre l’enveloppe brune contenant les épreuves de la coquine, il se précipita sur elle pour l’emporter dans son cabinet. Là, il alluma une rampe lumineuse pour mieux apprécier les pauses de sa star et les contempla avec attention. Il avait gardé, comme un trésor, les clichés précédents, ceux de leur première rencontre, lorsqu’elle lui était apparue toute nue, toute tuméfiée, vierge, mais non encore désireuse de son intervention.
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Il prit alors un ton doctoral pour converser avec un plus jeune assistant à la blouse blanche, un successeur possible peut-être, un représentant de la future génération de la chirurgie, à qui il confiait les plus intimes secrets de son art du bistouri. J’attendais, épiant la moindre de leur parole, redoutant le verdict de la science et contemplant le clou du numéro chirurgical s’enfonçant profondément dans le cœur de l’humérus. J’étais ému devant un tel spectacle.
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Et il me parla d’elle, de protubérances se fixant normalement, de la nécessité de la garder encore au chaud, immobile pendant quinze jours. Que nous nous reverrions, enfin, surtout elle et lui car je ne suis que son porteur ambulant, et que peut-être, à cette époque, elle serait libérée pendant quelques heures, le temps de rencontrer un autre spécialiste, un kiné, un homme de main, un masseur, qui lui apprendrait à décoller légèrement le bras du corps, lentement, doucement, comme on apprend à un enfant ses premiers pas ; qui lui ferait découvrir, et il faudrait trois mois pour cela, son autonomie.
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Mon épaule est douillette ; le beau chirurgien l’a à peine touchée, juste pour tester sa réaction, sa sensibilité. Et elle a réagi. Que croyez-vous que fasse une épaule pour montrer ses sentiments. Elle s’est haussée sur la pointe de ma main, de contentement.
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Alors nous sommes rentrés tranquillement elle et moi, enlacés. Je sentais son cœur battre si fort qu’il me faisait mal, elle voulait me dire qu’elle avait hâte de retrouver son artiste, son créateur, son dieu. Je l’ai rassurée, lui ai donné un calmant. Pour la faire patienter j’ai décidé de raconter son histoire , de la partager avec vous. Si vous haussez les épaules, elle en sera contente, entre épaules on est solidaires.
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